Le quotidien au temps du confinement

Le quotidien au temps du confinement

Par Ariane Lelarge Emiroglou

 

Après plusieurs semaines de confinement, le quotidien se répète invariablement et ressemble à Un jour sans fin. La pandémie de COVID-19 a forcé la plupart des gens à s’adapter à la situation, en transformant leur salon en lieu de travail et leur cuisine en salle de classe. Chômage, interruption des activités ou télétravail – peu importe sa situation professionnelle, chacun a besoin de décompresser et de se ressourcer, à l’abri des sempiternelles actualités du jour.

Dans notre équipe, qui continue de travailler à plein régime, les passe-temps sont aussi variés qu’inusités. Une collègue nous a récemment envoyé une photo de sa soupe au virus, à base de boulettes piquées de fins champignons shimeji, et le résultat est pour le moins confondant. Sans parler de ses masques chirurgicaux au fromage poêlé. La cuisine semble généralement être source de réconfort, comme en témoigne la renaissance du pain maison. Deux de nos traductrices, qui ont adopté cette tendance, ressentent dans le pétrissage de la pâte un effet apaisant et satisfaisant, sans compter les effluves du pain au four et le plaisir de l’entendre craquer pendant qu’il refroidit. Cela dit, la capacité à confectionner soi-même un produit de base a sans doute un rôle à jouer. S’il existait une recette de papier de toilette maison, on observerait peut-être un recul de l’anxiété généralisée entourant la pandémie…

L’injonction de ne pas multiplier les sorties à l’épicerie et les commerces dits essentiels nous oblige à faire preuve de créativité aux fourneaux, mais aussi dans bien d’autres aspects de la vie. Les parents doivent trouver des façons d’occuper leurs enfants du matin au soir, sans oublier les devoirs, l’heure du bain, les rappels à l’ordre quand ils s’éloignent un peu trop loin sur leur trottinette… Certains de nos collègues enchaînent les casse-têtes, l’origami, la construction de cabanes en peluches, se découvrant parfois des talents d’artisan. Et ceux qui ont des adolescents trouvent des moyens de passer des moments de qualité en famille, sans soupirs ni airs blasés, comme l’une de nos traductrices qui a ressorti ses vieux cahiers de violoncelle, accompagnée au piano par sa fille. En revanche, les moments de calme, où l’on pouvait lire un livre ou prendre une bière sans être interrompus par un autre « j’ai faim » ou « je peux aller jouer dehors? », se font plus rares. D’où l’importance du « confinement dans le confinement » : s’éterniser dans un bain moussant, s’enfermer une petite demi-heure pour jaser avec des amis sur Zoom ou renouer avec de vieux jeux vidéo jadis culpabilisants, mais ô combien savoureux en cette ère austère.

Les plaisirs coupables et régressifs ne sont pas réservés aux parents, comme en témoignent les longues files devant les succursales de la SAQ. « Parfois, un petit verre de vin peut aider à réduire le stress », a même déclaré notre premier ministre, François Legault. Et c’est encore mieux dans le cadre d’une soirée festive sur la plateforme Netflix Party, qui permet aux participants de visionner le même contenu en clavardant allègrement dans son chat room. Mais comme la vie n’est pas une longue fête dans le confort de notre canapé, nous sommes nombreux à avoir besoin d’une structure, de rituels, de « moments bien-être ».

Dans notre équipe, si la promenade du chien ou avec un ami (à deux mètres de distance) est un incontournable – c’est la fin de l’hiver, le besoin en vitamine D est plus criant que jamais –, le yoga est particulièrement populaire, peut-être parce qu’il allie exercice et méditation, et que les vidéos gratuites et les plateformes en ligne se sont multipliées ces dernières semaines. Pour ma part, j’en profite pour approfondir ma pratique et terminer ma formation de professeur sur Internet, en espérant pouvoir enseigner un jour ailleurs que dans mon salon. Pour beaucoup, le sport n’est plus un loisir : c’est désormais une nécessité. Les plus énergiques de notre cabinet n’hésitent pas à alterner entre les séances de CrossFit et la course à pied, enfilant triomphalement leurs baskets pour fouler l’un des derniers terrains de sport autorisés : la rue et les parcs. Nos villes et leurs avenues désertes sont habitées par une population de joggeurs en pleine croissance; mais peut-être s’agit-il de nous tous, les sportifs du dimanche comme les sédentaires, qui succombons trop souvent à l’appel constant du garde-manger et aux innombrables grignotines à l’heure de l’apéro (quotidien).

Sur le plan du travail, les membres de l’équipe s’organisent en fonction des demandes parfois imprévisibles, et en retour, le cabinet leur accorde une flexibilité accrue dans leurs horaires. L’une de nos collègues, bloquée au Guatemala en raison de l’annulation des vols à destination du Québec, continue à travailler sur un ordinateur portable qu’elle a réussi à se faire livrer dans un village voisin, puis par barque jusqu’au hameau où elle se trouve. Chacun fait comme il peut et travaille à son rythme dans cette situation fluctuante. D’autant plus que nous sommes bien conscients d’être privilégiés : grâce au télétravail, nous ne subissons pas de pression financière accrue, contrairement à bon nombre de nos concitoyens.

Et heureusement, nous ne sommes pas enclins à nous pavaner devant les autres comme tant d’internautes qui partagent victorieusement leurs prouesses sur les réseaux sociaux : serre hydroponique dans le garage, confection de garde-robes entièrement tricotées à la main, reproduction de l’intégralité des Nymphéas de Monet pour décorer le salon… Pour ceux qui sont en panne d’inspiration, on peut aussi suivre les conseils édifiants de Gwyneth Paltrow et apprendre une nouvelle langue ou écrire un livre.

Cette volonté généralisée de performer n’est visiblement pas « sur pause » comme le Québec et son économie, mais peut-être que, malgré tout, ce confinement est propice à la recherche du temps perdu. Autrement dit, c’est une occasion inédite de faire enfin ce qu’on n’a jamais le temps de faire, et de prendre le temps de réfléchir, de contempler, de s’ennuyer, d’accepter. Pour l’une de nos collègues, cette période inusitée est arrivée en quelque sorte à point nommé : elle l’oblige à aller encore plus loin dans l’apprivoisement de la solitude imposée par le décès de son conjoint. Au-delà du deuil et de l’isolement, cette solitude opportune est un terrain fertile à l’acceptation de la situation, à l’échelle mondiale et personnelle.

En ces temps de réclusion, le quotidien de tous se répète et se ressemble étrangement, mais chaque personne le vit différemment. Face aux appels incessants à la productivité sur le Web et aux dernières tendances virales pour transformer son confinement en retraite spirituelle, ne devrait-on pas simplement continuer à vivre, chacun à sa façon? Dans les limites imposées par la santé publique, cela va sans dire.