Emprunts phonétiques

Emprunts phonétiques

Par Isabelle Lafrenière

 

« Dans un sombre coqueron, une vieille dame en jaquette échappe ses pinottes dans le signe alors que le Bonhomme Sept Heures lui propose une place dans sa cédule pour opérer ses oignons moyennant une généreuse rétribution. Se laissera-t-elle enfirouaper? »

Qu’ont en commun les huit termes soulignés?

Tous ces termes proviendraient de mots anglais proches phonétiquement, mais il faut savoir que, dans certains cas, cette hypothèse étymologique est contestée. D’abord, le terme coqueron utilisé au sens de logement très modeste tirerait son origine de cook room, soit un « compartiment situé à l’extrémité avant ou arrière d’un navire et servant de citerne de lestage[1] ». Au Québec, il désigne « un espace d’accès restreint, un recoin[2] » ou un tout petit logement, avec une connotation péjorative.

Le mot jaquette, aux acceptions multiples, utilisé au sens québécois de chemise de nuit ou au sens d’emballage de livre, plus largement répandu dans la francophonie, proviendrait de jacket. Or, ce terme anglais serait lui-même d’origine française!

« Imaginez-vous, le Jean-Paul Gauthier de la haute couture française au XVe siècle réinvente le jaque, une tunique portée au Moyen-Âge par les manants, pour en faire le nouvel habit à la mode, qu’il a renommé jaquette! Les Anglais, n’ayant pas de mot, ont pris le mot français, en ajoutant juste leur touche personnelle à l’orthographe. » – Le détective des mots (blogue)[3]

Le registre québécois familier est riche en emprunts phonétiques, comme pinottes (peanut) au sens d’arachides et signe (sink) au sens d’évier, mais le cas du folklorique Bonhomme Sept Heures est particulièrement intéressant. Dans leur ouvrage intitulé Histoire de la médecine au Québec : de 1800 à 2000, les professeurs Denis Goulet et Robert Gagnon mentionnent que ce terme serait associé aux « ramancheurs, qui se rendaient de village en village pratiquer leur art. Or, le terme anglais pour désigner [ce métier] est bone setter, qui deviendra chez les Canadiens français, par évolution phonétique, Bonhomme Sept-Heures[4]. » Les auteurs expliquent que les cris de douleurs poussés par les clients des ramancheurs (ou ramancheux) effrayaient les enfants. Toutefois, il s’agirait d’un mythe, selon Anne-Marie Beaudoin-Bégin, auteure du site Web En Tout Cas…, qui affirme que les emprunts phonétiques viennent également avec le sens :

« En anglais, le personnage qui ressemble le plus au Bonhomme sept-heures s’appelle le Boogieman. Donc, si le concept de Bonhomme sept-heures avait été emprunté à l’anglais, le mot pour le nommer ressemblerait à Boogieman et non à bone setter. Bécosse vient de back house, redingote vient de riding coat et l’anglais to flirt vient de l’expression française, aujourd’hui disparue, fleuretter. Le sens des emprunts qui ressemblent phonétiquement au mot d’origine ressemble au sens d’origine. Le contraire est très improbable.[5] » – Anne-Marie Beaudoin-Bégin, En Tout Cas… (blogue)

Le terme oignon (de pied), nom usuel de l’hallux valgus ou déviation latérale du gros orteil, ressemble au terme anglais bunion, tout comme cédule est directement calqué sur schedule. Dans ces deux cas, la ressemblance est à la fois phonétique et sémantique. Qu’en est-il du dernier terme souligné ci-dessus? Encore là, les avis sont partagés! Certains prétendent qu’enfirouaper, verbe du registre familier signifiant tromper ou duper, vient de in fur wrapped, mais les justifications, considérées comme anecdotiques, ne satisfont pas aux exigences des langagiers les plus rigoureux. On recense au moins trois hypothèses sur l’origine de cette expression :

« un père jésuite missionnaire en Alaska qui se faisait envelopper de peaux de caribou sur son traîneau lorsqu’il partait pour un long voyage; une pratique qui avait cours dans le commerce des fourrures et qui consistait à recouvrir de peaux un ballot d’étoffes ordinaires pour faire croire qu’il s’agissait exclusivement de fourrures; une réalité sociale selon laquelle les Anglais, autrefois, portaient des fourrures tandis que les Canadiens français avaient des vêtements d’étoffe, de sorte qu’ils employaient cette expression quand ils se faisaient berner par les Anglais…[6] » – Ludmina Bovet, citant un article paru dans le journal Le Devoir le 20 juin 1962

Dans son article, l’auteure avance également l’hypothèse « que le mystérieux enfirouaper soit un mot bilingue, issu du vocabulaire tabou de nos deux langues nationales[7] ». Enfin, André Thibault, professeur à l’Université de Paris-Sorbonne (Paris IV), s’est aussi penché sur la question dans son article Ne vous laissez pas ENFIROUAPER par de fausses étymologies! paru en 2009 dans Cap-aux-Diamants – La revue d’histoire du Québec[8]. Bref, la cohabitation du français et de l’anglais au Québec suscite la fascination depuis belle lurette. Encore faut-il savoir trouver un équilibre entre la soif d’explications et la diffusion d’hypothèses non fondées déguisées en vérités absolues. Il pourrait y avoir là une autre raison d’avoir peur du Bonhomme Sept-Heures!

Note : Les citations ont été transcrites textuellement, ce qui explique les différentes graphies de bonhomme Sept-Heures, par exemple.

[1] https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/coqueron/19186

[2] https://www.lalanguefrancaise.com/dictionnaire/definition/coqueron

[3] https://detectivedesmots.wordpress.com/2018/10/13/jaquette-et-jacket-deux-mots-francais-par-l-etymologie/

[4] Goulet, D. et R. Gagnon. 2020. Histoire de la médecine au Québec, Québec : Septentrion, p. 28

[5] http://www.entouscas.ca/2011/12/du-bonhomme-sept-heures-deboulonnage-de-mythe/

[6] Bovet, L. (1990). Pour ne pas se faire enfirouaper…. Québec français, (79), 88–89. https://www.erudit.org/fr/revues/qf/1990-n79-qf1224768/44747ac.pdf

[7] Ibid.

[8] Thibault, A. (2009). Ne vous laissez pas enfirouâper par de fausses étymologies! Cap-aux-Diamants, (96), 29–32.